Auteur : Claude AI, sous la direction et la révision de Học Trò.
J'ai connu la chanson avant de connaître la chanteuse.
Ça peut sembler bizarre, je sais. Mais en réalité ce n'est pas si rare — surtout pour ceux qui ont l'habitude d'acheter des albums d'orchestre et de remonter ensuite vers les originaux, comme je le faisais. Dans mes premières années en Amérique, j'allais dans les disqueries acheter des albums de Paul Mauriat, Raymond Lefèvre, Franck Pourcel. Quand une mélodie m'accrochait, je la gardais en tête et je cherchais doucement sa source. Parfois ça prenait des années.
« Viens Viens », c'est comme ça. J'entendais Paul Mauriat jouer cette mélodie depuis longtemps, avant de savoir quoi que ce soit sur elle — ce violon qui monte et se laisse retomber, doux et un peu triste, comme quelqu'un qui se retourne une dernière fois avant de partir. Je croyais que c'était une chanson du grand répertoire de la chanson française, le genre dont on n'a pas besoin de connaître l'auteur pour le ressentir immédiatement. C'est bien plus tard que j'ai découvert que c'était une chanson de Marie Laforêt — et quand j'ai entendu l'original, j'ai compris aussitôt pourquoi Paul Mauriat avait dû la reprendre.
« Manchester Et Liverpool », c'est par Franck Pourcel que je l'ai connue. Pas Mauriat. Pourcel était lui aussi un grand nom de l'orchestre français — le trio Mauriat, Lefèvre, Pourcel, c'étaient des noms que je connaissais avant de connaître Marie Laforêt. La version orchestrale de « Manchester Et Liverpool » par Pourcel — quand ça commence, quelque chose se passe dans la poitrine. Ce violon qui soupire sur un tapis de flûte, et on ne sait plus si c'est plus beau que triste ou plus triste que beau, les deux sont inséparables. J'ai écouté pendant des années avant de trouver la voix qui chantait vraiment.
Et puis j'ai trouvé Marie Laforêt.
La Fille aux Yeux d'Or
Marie Laforêt n'était pas son vrai nom. Elle était née Maïtena Marie Brigitte Douménach — un prénom long aux racines basques et catalanes, venu du sud-ouest de la France. Sa mère était basque, de la région frontalière entre la France et l'Espagne ; son père était catalan. Douménach, c'est un beau nom à sa façon, mais ce n'est pas le nom de quelqu'un qui s'apprête à devenir une icône musicale pour toute une décennie.
Elle est née le 5 octobre 1939 à Soulac-sur-Mer — une petite ville sur la côte atlantique en Médoc, connue pour ses vignes qui s'étendent jusqu'à l'horizon et l'air chargé de sel marin. Ce paysage l'a marquée profondément — on l'entendra plus tard dans « Les Vendanges De L'Amour », quand l'image des vendanges devient une métaphore pour l'amour.
En 1959, un hasard a tout changé. Elle a remplacé sa sœur à la dernière minute pour participer à un concours de talents radiophonique intitulé Naissance d'une étoile. Elle a gagné. Et debout sur cette scène, elle s'est choisie un nouveau nom : Marie Laforêt. « La forêt » — l'image lui allait bien, au fond, parce que toute sa carrière allait lui ressembler : dense, à plusieurs étages, avec des clairières par endroits, et pas facile à traverser d'un bout à l'autre sans se perdre un peu.
Ce qui distinguait Marie Laforêt de la foule ? D'abord les yeux. La presse française l'a appelée « la fille aux yeux d'or ». Ses yeux étaient d'un ambre rare, virant vers quelque chose de bleuté dans la lumière vive, chauds comme de l'ambre véritable le soir — une couleur que peu de gens ont à la naissance. Ceux qui l'ont rencontrée parlent de ces yeux comme de la première chose qu'on remarquait.
Mais après les yeux, il y avait la voix.
Je vais être direct : la voix de Marie Laforêt n'est pas celle qu'on entend en se disant « quelle technique remarquable ». Non. C'est celle qu'on entend en se demandant intérieurement : « mais pourquoi cette femme a l'air si triste ? » Il y a quelque chose dans sa voix — une légère instabilité, une fragilité, comme un fil mince qui ne casse jamais tout à fait — qui rend l'indifférence impossible. Elle ne faisait pas de démonstration technique, ne grimpait pas dans les aigus pour prouver son étendue. Elle chantait, simplement, honnêtement, comme quelqu'un qui vous raconte quelque chose en vous regardant dans les yeux.
« Les Vendanges De L'Amour » — Quand l'automne et l'amour arrivent ensemble
En 1963, Danyel Gérard et Michel Jourdan lui ont écrit une chanson au titre beau comme un vers : Les Vendanges De L'Amour. C'était son premier grand succès, et chose intéressante, ça ne ressemblait pas du tout au yé-yé de France Gall, Sheila ou Sylvie Vartan. C'était plus doux, plus lent — une chanson d'amour enracinée dans la tradition de la chanson française, mais portant le souffle léger de la chanson folk. Pendant que tout le monde jeune en France courait après le rock et le beat qui arrivaient des États-Unis et d'Angleterre, elle choisissait une mélodie simple et des paroles douces sur l'amour comme saison des vendanges — ce moment où l'on sort ensemble dans les champs, où l'on travaille ensemble, et où l'amour grandit dans ce faire-ensemble.
J'ai mentionné cette chanson dans mon recueil Tản Mạn Về Âm Nhạc Việt Nam Và Thế Giới, donc je ne vais pas y revenir longuement ici. Je veux juste ajouter une chose : la chanson n'est pas seulement une métaphore poétique sur l'amour. Laforêt est née à Soulac-sur-Mer, en plein Médoc, une des régions viticoles les plus célèbres de France. « Les vendanges » n'était pas une image prise dans les livres — c'était un souvenir réel. Les vignes à perte de vue, l'odeur de la terre humide à la fin de l'été, l'air salé qui vient de la mer. Cette couleur locale est perceptible dans la chanson ; où qu'on soit en train d'écouter, on ressent quelque chose de précis et de vrai, une musique qui n'a pas été écrite pour le marché.
La chanson a grimpé en tête des classements français et a annoncé l'arrivée de Marie Laforêt dans le paysage musical comme une évidence impossible à ignorer. La même année, elle a aussi enregistré une version en français de « Blowin' in the Wind » de Bob Dylan — et selon beaucoup de critiques, personne n'a fait autant qu'elle pour faire connaître Dylan en France à cette époque. Ce n'était pas un hasard : elle avait l'oreille pour ce qui est vrai et ce qui ne l'est pas.
« Manchester Et Liverpool » — Une ville et un cœur partagés en deux
Trois ans après « Les Vendanges », elle sort « Manchester Et Liverpool » — et c'est la chanson sur laquelle je veux m'arrêter davantage.
Les paroles sont d'Eddy Marnay. La musique d'André Popp. L'orchestre est celui de Franck Pourcel. Cette combinaison a produit une chanson étrange et envoûtante : l'histoire d'une fille tiraillée entre deux villes, deux hommes, deux amours — l'un à Manchester, l'autre à Liverpool. Les deux villes ne sont séparées que d'une cinquantaine de kilomètres dans le nord-ouest de l'Angleterre, mais dans la chanson elles semblent appartenir à deux mondes différents.
Le choix de Manchester et Liverpool n'était pas anodin. En 1966, le monde entier était fou des Beatles — et les Beatles venaient de Liverpool. Manchester était leur rival historique dans le football anglais. Marnay a intelligemment utilisé cette opposition géographique comme toile de fond pour une histoire d'amour divisé. La géographie devient métaphore du déchirement intérieur. C'est la manière de la chanson française : se servir du concret dehors pour parler de l'abstrait dedans.
La chanson est sortie en 1966 et est devenue l'une des plus connues de Laforêt — pas seulement en France. Franck Pourcel en a enregistré une version orchestrale en 1967 dans l'album Amour, Danse Et Violons — et cette version Pourcel a beaucoup voyagé. On m'a raconté qu'en Russie, on avait utilisé cette mélodie comme fond sonore pour les bulletins météo à la télévision soviétique. Je ne peux pas le vérifier, mais l'image est savoureuse : une chanson française sur deux villes anglaises, devenue inséparable de la météo soviétique.
Écouter les deux versions l'une après l'autre permet d'entendre exactement ce que Pourcel fait avec cette chanson : il prend une mélodie qui paraît d'abord simple, fait monter les violons très haut comme pour tendre la main vers quelqu'un de loin, et laisse la flûte répondre en dessous — comme deux personnes qui s'appellent d'une rive à l'autre. L'arrangement est magnifique. Mais quand on entend Laforêt chanter, on réalise que la version orchestrale, si belle soit-elle, manque de quelque chose. Cette voix qui refusait d'être en paix.
« Viens Viens » — Une enfant qui appelle son père
1973. Marie Laforêt n'est plus la jeune fille qui chantait « Les Vendanges ». Elle a trente-trois ans, elle a tourné des films pendant des années, elle s'est imposée aussi bien à l'écran que sur scène. Et elle sort « Viens Viens » — la chanson qui sera le plus grand succès commercial de sa carrière.
C'est une version française d'une chanson allemande intitulée « Rain Rain Rain », écrite par Ralph Bernet, Ingeborg Simon et d'autres auteurs. Mais la version française porte une charge émotionnelle tout à fait différente de ce que le titre traduit pourrait laisser croire. C'est la voix d'un enfant qui supplie son père de revenir auprès de sa mère. La mère se consume parce qu'il l'a quittée pour une autre femme. L'enfant ne parle pas pour elle — elle parle pour sa mère. Elle sait que sa mère est belle. Elle sait que sa mère l'aime encore. Elle veut seulement que son père se retourne, une fois.
À première vue, ça pourrait sembler du mélo de feuilleton télévisé. Mais Laforêt ne chante pas ça comme ça. Elle chante doucement. Comme quelqu'un qui a déjà accepté quelque chose d'irrémédiable mais doit quand même le dire une dernière fois. C'est cette douceur qui rend la chanson plus douloureuse que déchirante.
Paul Mauriat en a enregistré une version orchestrale la même année, 1973 — dans l'album Nous Irons À Vérone. Et je l'avoue : j'ai connu la version Mauriat en premier. En entendant ces cordes Mauriat gonfler au refrain, je croyais que c'était une chanson sur la nostalgie du pays natal ou le manque de quelqu'un de loin. C'était en réalité une enfant qui supplie son père de rentrer à la maison.
Une fois qu'on connaît le fond de la chanson et qu'on réécoute — Mauriat est prodigieux, mais Laforêt est irremplaçable. Il a transformé la chanson en musique pure. Elle en a fait une histoire.
« Il A Neigé Sur Yesterday » — Quand la neige tombe sur un âge d'or
En 1977, elle sort ce que je considère comme l'enregistrement le plus fascinant de toute sa carrière : Il A Neigé Sur Yesterday.
Les paroles sont de Michel Jourdan — et il les a écrites comme une sorte d'oraison funèbre pour les Beatles. Pas le genre solennel et officiel. Le genre de quelqu'un qui aimait la musique, assis avec le souvenir d'une époque révolue, triste de savoir qu'elle ne reviendrait jamais. Musique de Jean-Claude Petit et Tony Rallo.
Ce que j'aime le plus dans cette chanson, c'est un malentendu. Jourdan ne maîtrisait pas bien l'anglais, et quand il a écrit la chanson, il croyait que « Yesterday » était un nom de lieu — une ville, un endroit — sans savoir que c'était le titre de la chanson la plus célèbre des Beatles. Il a écrit en imaginant une ville qui s'appellerait Yesterday, une ville ensevelie sous la neige, devenue froide et lointaine.
Ce malentendu — tout accidentel qu'il était — a produit une image d'une beauté inattendue. Et la chanson est traversée de titres des Beatles : Yesterday, Yellow Submarine, Hey Jude, Hello Goodbye, Penny Lane, Lady Madonna, Eleanor Rigby, Michelle. Ils résonnent comme des souvenirs, comme les vestiges de quelque chose de brisé. Sur tous ces noms, la neige tombe.
Laforêt chante celle-là avec une voix tout à fait différente de ses chansons précédentes — plus grave, plus âgée, comme quelqu'un qui a tout traversé et ne garde plus qu'une tristesse tranquille. Elle ne se lamente pas. Elle raconte. Et la façon dont elle raconte fait comprendre : perdre les Beatles, ce n'était pas seulement perdre quatre hommes de Liverpool. C'était perdre toute une époque, une façon de comprendre le monde, un long printemps qui ne reviendrait jamais.
Je me souviens de la première fois que j'ai entendu cette chanson, mon français n'était pas encore très bon, et je ne reconnaissais que les titres des Beatles qui revenaient — Yesterday, Hey Jude, Penny Lane — et je ressentais quelque chose d'étrange, comme entendre quelqu'un appeler les noms d'amis disparus, l'un après l'autre, calmement et lentement. Quand j'ai compris les paroles plus tard, j'ai trouvé une autre couche de beauté. La façon dont la chanson fonctionne sur deux niveaux — si on ne comprend pas les paroles on a l'impression d'une ballade d'hiver mélancolique, si on les comprend ça devient tout un recueil de mémoires — c'est quelque chose que peu de chansons savent faire.
J'ai été particulièrement frappé de voir que la phrase « De ces mots qui vont si bien ensemble, Si bien ensemble » est une citation directe des paroles françaises de « Michelle » au couplet, tout comme les lignes « Et Jude habite seule, un cottage à Chelsea John et Paul, je crois, sont les seuls ..." portent la même ligne de basse descendante que le refrain de « Michelle », à l'endroit où ça dit « I will say the only words I know that you'll understand ... »
Cinéma, galerie et le choix du silence
On ne peut pas écrire sur Marie Laforêt sans parler de cinéma. En 1960, elle apparaît dans Plein Soleil — le film de René Clément adapté du roman The Talented Mr. Ripley de Patricia Highsmith. Elle tient le rôle féminin principal face à Alain Delon, qui était à ce moment-là tout juste célèbre et dans la période la plus éblouissante de sa beauté.
Ce n'était pas un petit rôle. Plein Soleil est l'un des meilleurs films français des années 60, et le jeu de Delon reste inoubliable. Laforêt dans le film ne cherchait pas à le dominer — elle ne cherchait pas. Elle était là, naturelle et vivante d'une façon difficile à imiter, et cette présence suffisait à rendre crédible que le personnage de Delon soit obsédé par le sien.
Elle a continué à tourner tout au long des années 60 et 70. Plus de trente-cinq films, pas tous réussis. Mais elle n'a jamais été le maillon faible d'aucun des films où elle a joué.
En 1978, elle s'installe à Genève, en Suisse. Ouvre une galerie d'art. Arrête de chanter.
Beaucoup de gens ont été surpris. Elle n'a pas beaucoup expliqué — a juste dit en substance qu'elle avait assez vécu sur scène et avait besoin de faire autre chose. C'était typique d'elle : pas de justifications, pas de longues explications. Quand elle décidait de faire quelque chose, elle le faisait.
C'est seulement en 2005 — plus de vingt ans plus tard — qu'elle est revenue. Une tournée dans toute la France. Chaque soir complet. Les spectateurs assis en silence à écouter une femme de soixante-cinq ans chanter les chansons qu'ils avaient entendues pour la première fois dans leur jeunesse — et personne n'avait l'impression que le temps avait été leur ennemi. Le temps n'avait fait qu'approfondir sa voix, lui donner plus de densité, lui faire porter des choses que la jeunesse ne peut pas encore contenir.
Elle est morte le 2 novembre 2019 à Genolier, en Suisse, d'un cancer des os. Quatre-vingts ans. Plus de trente-cinq millions d'albums vendus au cours de sa carrière.
Quelqu'un m'a demandé récemment pourquoi je continuais à écrire sur des chanteurs français que la plupart des gens ont oubliés depuis longtemps. J'ai dit : parce que moi, je me souviens. Pas par nostalgie, pas pour recopier les livres d'histoire. Je me souviens parce que ces mélodies étaient là pendant les années importantes de ma vie — les premières années en Amérique, les années à trouver mon chemin, à écouter de la musique au lieu de dormir, et à apprendre à faire la différence entre ce que j'aimais vraiment et ce que j'aimais parce que les autres l'aimaient.
Marie Laforêt est l'une de celles que j'ai trouvées tout seul. Personne ne me l'a indiquée, aucun livre ne m'a guidé. Juste une rencontre par hasard avec une version orchestrale, puis le chemin en remontant vers l'original, et puis elle.
Merci d'avoir chanté.
Références
- Marie Laforêt — Wikipedia
- Il a neigé sur Yesterday — Wikipédia
- Manchester et Liverpool — Wikipédia
- Les Vendanges de l'amour — Wikipedia
- Viens viens — SecondHandSongs
- Manchester et Liverpool — SecondHandSongs
- Marie Laforêt — AllMusic
- Il a neigé sur Yesterday — suis-nous.com
- Viens viens — radio.callmefred.com







