Hoc Tro
Dans ce court article, l'auteur espère que si vous avez déjà écouté la musique orchestrale de Raymond Lefèvre (abrégé : RL), vous vous souviendrez ensemble d'un brillant arrangeur orchestral ; et si vous ne l'avez pas encore écoutée, permettez-moi de vous inviter à découvrir et à écouter quelques dizaines de ses plus belles compositions.
Biographie
Selon le livre « Les Arrangeurs de la Chanson Française » de Serge Elhaik, publié en 2018, le maestro Raymond Lefèvre est né le 20 novembre 1929, il y a bientôt un siècle. Il a grandi dans une famille qui, sans être bourgeoise, était passionnée de musique. Son père savait jouer de la clarinette, du piano et du violoncelle. RL apprit la flûte et le piano dès son plus jeune âge, remportant le premier prix dans ces deux instruments dans sa ville natale de Calais, ainsi que le premier prix de théorie musicale. Constatant que Calais n'offrait pas les ressources nécessaires pour poursuivre ses études, il demanda à ses parents la permission de monter à Paris en 1946, à seulement 16 ans. Il réussit ensuite le concours d'entrée au Conservatoire National Supérieur de Musique de Paris.
Sachant que ses parents n'avaient pas les moyens de le soutenir financièrement, dès le deuxième mois il commença à chercher des engagements comme pianiste dans les orchestres de danse et d'harmonie à Paris. Il développa progressivement un goût pour la musique populaire et le jazz, et dès 1949 devint pianiste et arrangeur de l'orchestre d'Hubert Rostaing, puis quelques années plus tard pianiste de l'orchestre de Bernard Hilda, qui dirigeait alors le plus célèbre orchestre de cabaret de Paris. Il accompagna également Bernard Hilda en tournée en Italie, en Espagne, à Monte-Carlo, et même aux États-Unis.
Vers le milieu des années 1950, RL fit la connaissance de Franck Pourcel, un maestro dont le grand orchestre était déjà bien établi et enregistrait pour Pathé–Marconi. Franck lui demanda d'arranger certains morceaux et de jouer du piano dans sa formation. Par l'intermédiaire de Franck, RL fut présenté à Paul Mauriat, marquant ainsi le début d'une amitié étroite entre les trois hommes.
En 1956, RL décida de fonder son propre orchestre sous le nom de « Raymond Lefèvre et son grand orchestre ». Il signa également un contrat de directeur musical chez Barclay Records, chargé d'écrire les arrangements pour les nouveaux artistes — la première n'étant autre que la divine Dalida, avec de nombreux titres célèbres tels que « Bambino », « Love in Portofino », « O Sole Mio », « La Chanson d'Orphée », etc. Par ailleurs, il fut chef d'orchestre et arrangeur pour des émissions télévisées de la fin des années 1950 jusqu'au début des années 1970, notamment « Musicorama », « Palmarès des Chansons » et « Cadet Rousselle ». Il composa également les musiques de film de la série des six « Gendarmes de Saint-Tropez », avec le comédien Louis de Funès dans le rôle principal, ainsi que plusieurs autres films.
C'est seulement en 1972 — devenu entre-temps célèbre dans le monde entier, et notamment au Japon grâce à « La Reine de Saba », ce qui lui valut d'être invité à tourner régulièrement dans tout l'archipel pendant de nombreuses années — qu'il ralentit enfin son rythme de travail prodigieux pour se consacrer à la composition pour son grand orchestre. Les années 1970 et 1980 continuèrent de témoigner de ses réalisations en matière d'harmonie et d'orchestration, avec des albums consacrés à la musique française, américaine, britannique et italienne, ainsi que des réinterprétations du répertoire classique telles que « Soul Symphonies 1, 2, 3 & 4 », « Back to Bach », etc. Ses plus belles œuvres orchestrales ont accompagné d'innombrables mélomanes du milieu des années 1950 jusqu'à aujourd'hui, et continueront de le faire longtemps encore…
Figure 2 – Pochettes de quelques CD compilations produits au Japon – Source : collection personnelle.
Un voyage à rebours dans l'histoire à travers les œuvres orchestrales de Raymond Lefèvre
Lorsque l'on remonte le temps pour explorer la musique des années 1960 jusqu'au début des années 1990, l'auditeur redécouvre des joyaux d'un âge d'or de la musique populaire, restitués avec le style orchestral très raffiné de RL. On n'y trouve pas seulement des morceaux anglais et américains comme ceux des Beatles ; on y entend également des chansons françaises et italiennes, ainsi que des œuvres classiques rajeunies à la guitare électrique, à la basse et à la batterie. Parmi les titres anglais et américains les plus représentatifs : « Strangers in the Night », « A Whiter Shade of Pale », « The World We Know », « Raindrops Keep Fallin' on My Head », « Bridge Over Troubled Water », « We Shall Dance », « Let Me Try Again », etc. On remarque aussi que RL avait un attachement particulier à la chanson française, offrant aux auditeurs de nombreuses pièces remarquables telles que : « La Bohème », « Un Homme et une Femme », « Love me, Please Love me », « Ame Caline (Soul Coaxing) », « La Reine de Saba », « 13 Jours en France », « Que Je t'aime », « La Musica », « Viens Viens », « Rien Qu'une Larme », et bien d'autres encore…
Après que RL eut cessé d'enregistrer de nouveaux albums, le label Victor constitua une série de cinq disques thématiques, dont les trois plus remarquables sont ceux consacrés à la musique italienne, à la chanson française classique, et à la musique classique popularisée (voir Figure 2).
- Chanson française : un CD compilation intitulé « Hymne a L'amour », avec des chansons intemporelles telles que « Les Feuilles Mortes », « La Bohème », « La Mer », « La Vie En Rose », « L'important C'est La Rose », etc.
- Musique italienne : un CD compilation intitulé « Da Troppo Tempo », avec ce titre et d'autres de la même époque tels que « Io Che Non Vivo », « Un Grand Amore E Niente Piu », « Parole-Parole », etc.
- Musique classique popularisée avec l'album « Raymond Lefèvre Pop Classical » : « Le Canon de Pachebel », « Aria de Bach », « Concerto Pour Une Voix », etc.
Le style orchestral de Raymond Lefèvre
Si l'on peut établir une comparaison d'ensemble entre les styles harmoniques de Paul Mauriat (PM) et de RL, la musique orchestrale de PM possède une précision mathématique, à l'image de celle de J.S. Bach, tandis que celle de Raymond Lefèvre peut être comparée à une école architecturale : elle nous fait nous sentir « bien installés et à l'aise » dans cette architecture, jour après jour. La musique de Raymond ne dégage pas un caractère de brillance ostentatoire ou de « génie » à la manière de W.A. Mozart ; j'y perçois plutôt le tempérament de L.V. Beethoven — subtil, allant plus profondément à l'intérieur de l'âme que la musique des deux autres maîtres (Bach et Mozart).
Après avoir écouté abondamment de nombreuses vidéos YouTube et mp3 épars de morceaux que je ne possède pas en disque, auxquels s'ajoutent les morceaux des 10 CD que j'avais achetés il y a près de 30 ans lors de mon tout premier séjour à Paris, il y a environ 40 œuvres que j'apprécie particulièrement comme les plus représentatives de ce style musical :
Figure 3 – Le contenu de tous les CD est écrit en japonais en premier – Source : collection personnelle.
- Chanson française contemporaine : Après Toi, Sans Toi Je Suis Seul, Je T'aime – Moi Non Plus, Chez Laurette, Il Neige Sur Yesterday, Eux, La Reine De Saba, Emmanuelle, Goodbye Marylou, Belle Ile En Mer, La Maison Est En Ruine, Concerto Pour Une Voix, 13 Jours En France, Viens Viens, Un Jour Un Enfant, Que Je T'aime, Deux Amis Pour Un Amour, Mourir D'aimer, Une simple mélodie.
- Musique italienne : Io Che Non Vivo, Da Troppo Tempo, Un Grand Amore E Niente Piu, Paroles-Paroles, Storie Di Tutti I Giorni, Donna Con Te, Le Colline Sono In Fiore, Qui Saura.
- Musique européenne et américaine : Let Me Try Again, Yesterday Once More, Little Girl, Save Your Kisses For Me, A Whiter Shade Of Pale, We Shall Dance, Hotel California.
- Musique classique popularisée : Adagio De La Sonate Pathétique De Beethoven, Adagio Du Concerto En Do Mineur De Marcello, Aria De Bach, Le Canon De Pachelbel.
Ces morceaux sont, à mon humble avis, les plus remarquables. Il existe bien sûr de nombreuses autres chansons françaises qui sont également belles, mais je ne trouve pas leurs mélodies aussi séduisantes que celles mentionnées ci-dessus.
La caractéristique commune de tous ces arrangements est qu'ils comportent tous au moins deux ou trois lignes mélodiques : la mélodie principale du morceau, et une ou plusieurs mélodies secondaires qui s'entrelacent avec la mélodie principale pour la mettre en valeur, ou créent une harmonie qui rend la musique très équilibrée — l'auditeur se sent à l'aise et détendu, sans aucune sensation d'inquiétude. Ces mélodies secondaires ont une structure et une architecture précises ; elles ne sont pas improvisées. Raymond a une façon très savante de remplir les silences entre les phrases musicales — je ne trouve jamais ses morceaux lâches ou creux ; il y a toujours quelque chose, tantôt un élément, tantôt un autre, qui se complètent en harmonie. Je vous laisse découvrir par vous-même comment RL arrange les morceaux ci-dessus, car les mots sont impuissants à transmettre le plaisir et la joie que l'on ressent en écoutant sa musique.
La musique de Raymond Lefèvre : résistera-t-elle à l'épreuve du temps ?
De mon point de vue personnel, les Japonais ont acquis les droits exclusifs de distribution de l'ensemble des 33 tours et des CD enregistrés par RL. Ils les ont commercialisés progressivement — en commençant par leur propre marché intérieur — sous la forme d'albums compilations, de « best of » et d'éditions « deluxe », dans lesquels les titres des morceaux doivent apparaître en japonais en premier, suivis du titre original, comme on peut le voir sur la Figure 3 ci-dessous. Lorsque j'achète des albums produits au Japon comme ceux que j'ai mentionnés, si je veux que les titres des morceaux s'affichent sur mon iPhone, je dois remplacer tous les caractères japonais par les titres originaux — une opération très fastidieuse.
De son vivant, lorsque Serge Elhaik lui demanda si le grand orchestre de RL s'était jamais produit dans de grandes salles de concert, Raymond répondit : « Jamais ! » Il ajouta que Paul Mauriat partageait le même sort — que la musique des deux maestros et d'autres grands noms comme Franck Pourcel et Caravelli n'était appréciée que par le public international, tandis que les Français restaient indifférents. Quel dommage !
Ayant observé un connaisseur musical français — Stéphane Lerouge — qui s'est montré très influent dans la collecte du patrimoine des maîtres du passé pour en constituer des Collections telles que Ennio Morricone 1 & 2, puis Michel Legrand, puis Francis Lai, je me demande souvent pourquoi Stéphane ne constitue pas une collection consacrée à Raymond Lefèvre pour la proposer aux collectionneurs de musique du monde entier. Pourquoi laisser un tel trésor musical — l'œuvre d'un maestro français — tomber entre les mains des Japonais, au détriment du public français et international ? Le Japon a cessé de produire des albums de Raymond Lefèvre depuis plus de 15 ans, et ce qu'il vend encore n'est disponible que sur son marché intérieur.
Il y a exactement dix ans (en 2014), lorsque j'avais conclu mon troisième article sur la musique orchestrale de Paul Mauriat, je regrettais déjà d'avoir écouté la musique orchestrale de Raymond Lefèvre autant que celle de Paul Mauriat, sans jamais avoir réussi à écrire un seul article sur lui. Cette année, profitant des vacances annuelles, je me suis « fermement résolu » à coucher sur le papier un article sur RL, tout en partageant mon regret de ne pas avoir pu réunir ses albums dans l'ordre présenté sur la Figure 1 en début d'article. Cet article est désormais raisonnablement complet ; je me réjouis de vous retrouver lors de la prochaine réflexion musicale.
Bien cordialement,
Học Trò
25/12/2024
Références
- "Les Arrangeurs de la Chanson Française" – Serge Elhaik. Textuel, 2018.
- Site consacré à Raymond Lefèvre : https://www.grandorchestras.com/lefevre
- Page de discographie de Raymond Lefèvre chez Victor Entertainment (en japonais). Les CD n'ont été publiés qu'une seule fois, pour la plupart en 2009, et vendus uniquement au Japon — aujourd'hui épuisés. Les exemplaires d'occasion sur eBay se négocient en moyenne à environ 90 USD la pièce. https://www.jvcmusic.co.jp/-/Discographylist/A002476.html


